Bébé citron gratte et gratte, comme pour me consoler. Il tambourine même, aux moments où les sanglots se font les plus violents. Je voudrais me blottir contre lui, chuchoter mes malheurs à son oreille et qu’il les fasse disparaître. Ou je voudrais caler ma tête sur l’épaule de son père, et pouvoir laisser parler mon chagrin. Il n’aurait rien dit, il aurait mis son bras autour de moi et il m’aurait câlinée comme ça jusqu’à ce que les larmes tarissent, mais il n’est pas là. Alors pour me calmer, j’ai dû écouter sa voix sur les vieux messages de mon répondeur. L’un date du 20 février, il me dit « tu dois être à la danse », j’étais enceinte de 20 jours mais ne l’apprendrai que 5 jours plus tard.

Tant d’incompréhension. Maman, ma maman chérie que j’aime et que j’adore plus que tout à la folie. A la folie. A la folie. Comment parler de toi ? Je ne t’en veux plus, je sais que tu m’aimes. Les mots me manquent. Je suis bloquée.

Elle, il n’y a qu’elle. Elle ne se voit pas, elle s’oublie, elle se déteste mais elle prend toute la place. Comme les adolescents, égocentriques par inconscience. Je n’ai pas appris à prendre la distance nécessaire. Jamais. Ses maux sont les miens, ses blessures je les partage, je souffre avec elle. Comme un seul corps. Comme je l’ai toujours cru, comme elle me l’a toujours appris. C’est pour ça que j’ai tant de mal à la voir malheureuse. A la regarder s’abimer, s’abîmer. Je voudrais la délester de cette mésestime qui lui pèse tant, lui dire que la vie est si jolie quand on sait la regarder. Je mets sans cesse les limites, je me répète le meilleur conseil qu’on m’ait jamais donné. « Tu ne la sauveras pas ». Alors je me détache, je me concentre sur ma famille, celle que je suis en train de construire. Et personne ne me comprend. On entend ce que je dis, sans prendre la mesure de toute la complexité de cette relation. Je vois bien qu’elle fait des erreurs, elle vient de me dire « Je ne suis plus capable d’assumer mon rôle de mère ». Mais je ne veux pas qu’on la juge, qu’on lui fasse du mal. Quand sa voix vacille, c’est mon coeur qui tangue avec. Elle me répète d’arrêter de la protéger, mais elle a tort, elle ne s’en sort pas très bien, elle sombre je crois. Et ça me tue.

Malgré tout, les disputes, les différences, je pense à ce qui ne changera jamais. Son odeur aux mille couleurs, ses gratouilles qui font mal parce qu’elle les fait avec les ongles, ses bras autour de mon corps endormi, ses poignets si fins, la courbe de son œil, son air qui veut dire « je te comprends », ses « je t’aime » désespérés.

Je ne sais pas parler d’elle. Ce billet me fait l’effet d’un point noir qu’on étête. Un fragment est sorti, mais tant de débris restent encore à l’intérieur.