Il y a encore sur ma lèvre cette tache de sang, cette trace d’amour, ce premier baiser, son empreinte, celle qui m’a fait pleurer et lui dire « C’est toi mon fils ». C’est lui que j’ai vu arriver à l’envers, tout noir, c’est pour l’embrasser, lui, encore plein de mes entrailles, que j’ai dû me tordre le cou. C’est lui qu’on a eu tant de mal à faire sortir de mon ventre. Te souviens-tu du poids de la sage-femme, de l’autre côté du champ ? C’est lui que j’ai eu tant de mal à faire naître. Bien sûr que c’est lui. L’évidence. Pendant les six heures qu’ont duré notre séparation, cette tache-là a été mon lien avec mon bébé, je n’avais qu’à retrousser ma lèvre et à le sentir, celui qui était dans mon ventre il y a si peu, et qui maintenant se retrouve deux étages en-dessous, seul, pendant que mes orteils n’en finissent plus de se réveiller, que mes larmes coulent coulent coulent, pendant que son père défait pleure ma douleur, pendant que j’explique au pédiatre dans un mauvais français que « cet enfant, c’est mes tripes », pendant que Sandra l’infirmière adorable me le confirme « non, non il n’a pas compris », et m’apporte un minuscule verre d’eau en douce. J’ai eu si soif. J’ai eu si mal.

Ma mère, ce scandale, mais ma mère qui a réussi à me faire amener en brancard jusqu’à son box en pédiatrie. « Alors ça, c’est bien la première fois qu’on le fait ». Oui mais moi je m’en fous, je veux voir mon fils, je veux qu’on me rende ce à quoi je n’ai pas eu droit. Je veux bien céder et accepter qu’on m’ait découpé le ventre, mais je veux mon peau à peau, je veux le sentir contre moi, mon Dieu c’est si animal. Il a pris mon sein tout de suite, l’adorable, et ne l’a plus lâché. J’étais en larmes. Je le suis encore. Je le serai dans dix ans, dans vingt ans, jusqu’à la fin de ma vie, quand je repenserai à ces moments sans lui, c’est sûr. Alors bien sûr, ils ont bien fait de s’inquiéter, et s’il avait eu une infection ? Mais toutes ces heures que l’on a passées séparés, qui nous les rendra ? Personne ne semble vraiment comprendre. Si tous deux sommes incapables de dormir loin l’un de l’autre, ce n’est pas juste un hasard. Il a 12 jours, et nous n’en finissons pas de nous sentir, de nous regarder, de nous écouter, de nous renifler, de nous apprivoiser, de nous connaître, de nous attacher, de nous adorer. A jamais.

Tous ses bruits, je sais les reconnaître. Il y a les ronronnements, lorsqu’il dort, qui me font penser qu’il est bien, là, entre nous, contre moi. Les deux bras écartés, à son aise. Quand soudain, il pleure, un, deux sanglots et pouf se rendort. De quoi a-t-il bien pu rêver ? Il y a les grognements de faim enragés qui veulent dire « Maman, bordel, sors ton nichon ». Et sa bouche qui le cherche, de droite à gauche, frénétiquement. Et puis il y a cette mimique qu’il a toujours en fin de tétée qui me fait fondre. Il fronce les sourcils, grimace un peu, dégoûté, repus, se détourne doucement et comme à contre-cœur. Puis sa tête lourde retombe contre mon sein et il se rendort instantanément, la bouche entrouverte, un reste de lait aux commissures.

Nos fous-rires quand il pète comme un homme, quand il fait un doigt d’honneur à son père, quand il fait caca sur sa grand-mère et pipi sur tout le monde. Et je fais preuve de toute l’imagination possible pour trouver tant et tant de surnoms. Ma tortue toute nue, mon crapaud, ma vie, ma vie, ma vie. Ma fierté d’avoir fabriqué une telle merveille. D'avoir fait de lui un père, de nous une famille. Cette foi en nous. Mon bonheur à trois. Ma joie, toujours en quatre lettres, et en quatre prénoms. Mes yeux qui n’en finissent pas de le contempler. Mes larmes quand ils sont tous les deux au lit, et font les mignons.

La reconnaissance profonde et sincère que je porte à ma mère, j’espère qu’elle la connaît. Ces cinq nuits qu’elle a passé à me rassurer, à m’encourager, à torcher mon fils, à pousser mon fauteuil roulant toutes les trois heures, même à 2h du matin, pour m'emmener le voir, toujours deux étages en dessous, et qu'il puisse téter, à me frotter le dos sous la douche, et me masser les pieds. Et le retour à la maison, si cruel, quand je m’effondre et que je lui dis entre deux sanglots, vous savez, ceux, impossibles à arrêter, qui nous prennent enfants, à quel point je l’aime et à quel point elle est une mère parfaite, et comme j’aimerais être comme elle, en moins chiante. Elle met ça sur le compte du baby-blues, mais il est passé et je l’admire autant. Demain elle dort avec moi, comme j’ai hâte. Parce qu’elle va me faire du chocolat comme je l’aime, épais, avec du gingembre même si j’aime pas ça dans le chocolat c’est bon, de la cannelle, du lait concentré sucré en guise de sucre et des clous de girofle qu’il faut surtout pas croquer dedans sinon caca beurk. Parce qu’elle va prendre soin de moi, parce que je ne sais plus trop le faire, et S. non plus. Même si aujourd’hui j’ai remis ma jupe à fleurs et mes bottes à talons et que dans ses yeux d’amoureux, j’y ai revu, enfin, mon reflet de femme. Et puis les paroles les plus douces du monde : « Je vous trouve très compétents. Tu es une excellente mère, Caroline ».

Mourir d’amour.

C’est si élastique, un cœur de fille, un cœur d’amoureuse, un cœur de maman.