Est-ce qu’il y a vraiment autre chose ? Je veux dire, est-ce que la vie continue ? Dehors, là où lui n’est pas, le vent et la pluie, la solitude, le froid. Ici 27 degrés, le plaid violet, les messages fessefouillesques, mon rire et nos deux corps pelotonnés, son ventre contre le mien, mon souffle sur sa joue, le sien contre mon sein. On est bien.

Pourtant j’ai bravé le mistral en minijupe et talons hauts pour fêter mes 25 hivers. Un peu déçue, bien vite ravie. J’ai bu du champagne rosé, j’ai dansé au son des guitares, j’ai même fumé. Et c’était bon, bon sang. « Tu te rends compte ? Je suis maman ». Y’a pas si longtemps, mes talons aiguille trouaient la banquette sur laquelle je dansais/dormais/pleurais, saoule, souvent. Y’a pas si longtemps, mes talons aiguille heurtaient malencontreusement les orteils d’une fille qui s’était un peu trop approchée de mon mec. Y’a pas si longtemps, on criait « On irait au café Pouchkine, boire une vodka », « Je voudrais que tu te ramènes devant, que tu sois là de temps en temps (mais pas tout l’temps) », « La vie est une machine à bikou », « Lalolaïlalolaï ». Y'a pas si longtemps. 

Et vers quatre heures du matin, l’urgence de rentrer à la maison, conduire un peu vite, sortir de la voiture en vitesse, filer sous la douche pour éliminer cette odeur de cigarette beurk et se jeter sous la couette pour une tétée tendresse, une tétée câlin, une tétée on s’est manqué hein mon bébé, une tétée je t’aime si fort tu sais, une tétée plus jamais de ma vie je te laisse même pas pour rire c’est fini promis juré.

On a essayé de mettre au point une stratégie du coucher, et l’évidence : il dormirait mieux tout seul. Oui mais non, vraiment c’est viscéral j’en suis incapable. Je le plains un peu, d’avoir une maman comme moi, j’espère que je lui collerai moins aux basques quand il sera plus vieux. C’est drôle, quand j’étais enceinte, j’étais heureuse que ce soit un garçon. Une fille, je l’aurais aimée comme ma mère m’aime, de façon très fusionnelle. Un garçon c’est différent, je me disais. Mon cul, ouais. Je l’aime tellement que ça déborde de mes yeux, que ça transpire de mon corps, que je le serre fort parce que je voudrais encore qu’on ne fasse qu’un. « Je voudrais qu’on me le greffe » m’a dit S. Chaque cellule, de l’amour.

« Tu te souviens qu’avant lui on s’aimait déjà ? », je lui ai demandé en lui sautant dessus pendant qu’il dormait. « On est bien là », il m’a répondu. « Tous les deux ? » « Tous les trois ». Et il m’énerve, ce qu’il m’énerve, quand il fait rien que de dormir (« se reposer », il dit. Genre), qu’il met la vaisselle sale dans l’évier alors que qu’est-ce que ça lui coûte de la mettre au lave-vaisselle bordel, qu’il laisse les poubelles s’entasser, qu’il râle quand je lui demande de changer une couche, bref qu’il en fait pas une rame mais qu’il souffle quand je laisse traîner une chaussette. Pourtant nos moments à deux me manquent, quand je venais me blottir contre ses jambes poilues et qu’il râlait « Ffffff. Nonon, attends c’est moi qui viens ». C’est contre un tout petit corps que je viens à présent me blottir, moi la mère-louve. Dans le lit, dans nos vies, dans nos cœurs, il prend toute la place.

Et donc, à part lui, quoi, la vie ?