Il me regarde comme pour m’encourager. Son sourire fait gonfler ses joues et me donne encore plus envie de les croquer.

Je n’ai pas vu passer l’hiver. Il m’a semblé si doux, mes lunettes de soleil sur le nez, mon bébé sur mon ventre ou dans mon dos, que j’attends encore le grand froid. C’est le printemps, déjà, et je nous expose au moindre rayon de soleil. On n’en revient pas, alors oui c’était vrai, tu aimes te balader quand t’as des gosses. Moi qui détestais marcher. Heureusement, on n’a pas de Scénic. La beaufitude ne passera pas par nous.

Il y a des bas, les larmes de ma mère, parce qu’un dentiste a cassé sa dent, parce que sa mère l’insulte, parce que personne ne la croit, parce qu’elle est une excellente puéricultrice mais sans travail, parce que, parce que. Ma grand-mère nous convoque toutes les deux, ma sœur et moi, elle a quelque chose à nous dire. Quelque chose d’important. « Votre mère a une grave maladie mentale », elle nous dit l’air solennel, les « s » et les « ch » écorchés par son dentier qu’elle a payé 3000 euros en liquide mais qui lui va trop grand ou trop petit je saurais pas dire. « C’est le docteur Jan, J.A.N., le neurologue de la Timone qui me l’a dit ». J’essaie de contenir mon fou-rire, à côté de ma sœur qui s’esclaffe, mais en vrai je trouve ça triste à pleurer. Et l’arrogance de mon père, et je balbutie, je cherche mes mots, il m’impressionne et je voudrais lui dire merde, une bonne fois pour toutes. Trop d’histoires de familles, au pluriel, j’en ai tant, de si différentes. Les cauchemars qui me poursuivent putain, cinq ans après, et après tous ces malheurs, après toutes ces joies, ces turpitudes, ces amours sanglantes mais retrouvées.  Elle existe encore, dans ma tête, elle existe encore en moi donc en nous. Jamais elle va sortir de ma vie je crois.  

Il y a des hauts, son sourire, ses bras tendus, ses grand yeux bleus de gris, ou gris de bleu, avec à l’intérieur l’étoile plus claire qu’on se transmet de père en fille puis de mère en fils. Frère Jacques, la comptine chantée en canon avec ma mère dans la voiture pour calmer Ange, et on en rit aux larmes. Les confidences de ma sœur, qui guette mon approbation, elle est encore si mon bébé, vulnérable malgré son mètre quatre-vingt (et son 95D, la vie est injuste), ça me remue de l’intérieur quand on lui fait du mal, même si c’est pas très grave mais j’ai besoin de la couver encore et cette Suzy je lui ferais bien manger toutes ses dents. Toutes les sorties avec ma famille, celle qu’Ange a créée, nous trois quoi, ou bien avec ma mère, Marseille au milieu de tout ce soleil, de toute cette mer, de tous ces ports. L’air blasé de mon fils dans sa poussette de grand, lunettes de soleil et perfecto en skaï. Le défi terrasse, le jardinage avec ma maman, qui s’y donne à fond comme pour faire en sorte qu’on se sente vraiment bien dans cet appartement, en attendant la maison dans la forêt, parce qu’elle ne peut pas nous offrir de l’habiter tout de suite. Moi aussi j’y ai pris goût, les glaïeuls, les iris blancs, ma lavande juste à côté de la porte qui donne sur le salon parce que ça sent bon, Dédé le figuier et Roger le rosier bien sûr.

Et il y a du plat, du fade, du chiant. Mon cœur qui ne bat plus tellement la chamade, son corps allongé à côté et qui laisse le mien un peu froid. Alors qu’y a quelques jours encore on se retrouvait comme au tout début. Je doute, je m’évade, je ne me comprends plus trop. J’ai passé tellement de temps à lui reprocher de m’oublier, je vois les efforts qu’il fait, il est mignon, tellement lisible. Mais c’est quand tout va bien que j’ai besoin de lui. Dans mes rêves je retrouve cet amour adolescent, puissant, physique, immature et inassouvi. Mais j'ai les pieds bien sur Terre et je sais, je sais que c'est toi que j'aime.