Les grosses lunettes, le poignet fin, le jean moulant, la moue boudeuse, le bébé nu et dodu entre ses jambes, tout y est. Cette photo, ma mère, moi et puis lui. 

Je râle parce qu'il se réveille, mais je reste avec lui bien après l'avoir endormi. On n'entend plus que le roulis du fauteuil à bascule en osier sur le carrelage gris et froid. Je le serre fort fort et encore plus fort. Je l'observe. Chaque ligne de ce visage aux longs cils, je veux l'inscire en moi. Ce drôle d'air quand il dort, il l'avait déjà dans mon ventre. Il entrouvre ses lèvres, je rapproche mon nez. Cette odeur... 

Son baptême était très, très jolie cérémonie. Le père P. parlait en me regardant droit dans les yeux (la foi, ça se détecte au fond des pupilles, alors ?). Il parlait de Dieu, il parlait d'amour et tout ça résonnait profondément en moi. Je serrais les dents pour pas chialer et je me trouvais ridicule, on pleure pas au baptême de son fils, pauvre cruche. Et pourtant. Je me disais quelle chance il a, cet enfant, d'être si bien entouré, d'être aimé si fort, par tant de personnes, et puis par Dieu là-haut et si bas dans nos coeurs. J'ai eu mal aux joues en fin de journée, d'avoir tant souri. 

Je lui explique, Ciel que je t'aime, et tu sais, tellement que je t'aime ça déborde de mon coeur, ça déborde de mes yeux.

Il était tard, elle dormait dans son lit médicalisé, sous des tonnes de couvertures, dans le salon devant la télé, sa tête penchée sur le côté. C'est drôle, ses cheveux gris vaporeux faisaient comme une auréole au dessus de sa tête, dans l'obscurité. C'est drôle. Drôle. J'ai niché ma tête dans son cou, elle sentait la crème Nivea. Elle a toujours senti la crème Nivea. Elle s'est réveillée en sursaut, a eu un mouvement de recul en marmonnant "qu'est-ce que c'est ?", elle avait mauvaise haleine. J'ai murmuré "C'est moi. Je voulais te faire un câlin, pas te réveiller". Alors elle s'est laissée allée à ma tendresse, et s'est rendormie. C'est elle, vraiment, qui fait pleurer ma tante, traite ma soeur de salope et ma mère de connasse, c'est elle ? Elle, qui m'apportait le petit-dej au lit, qui m'enseignait à prendre garde aux voitures-crocodiles sur le chemin de l'école, sa main dans la mienne, elle qui regardait Hé Arnold avec moi le mercredi matin, en chemise de nuit Mickey et Minnie, avant de m'accompagner au cheval. C'est elle ?

On se rend compte de l'absence du bonheur quand il revient. Un geste, un mot, une caresse. Cette étincelle dans ses yeux, l'amour n'est pas mort, on se donne du mal, mon amour. Je suis fière de nous.

Je suis fier de toi.

Fier de quoi ?