Si je disparaissais maintenant, tu n'aurais aucun souvenir de moi. Aucun souvenir de ta mère.

Tu continuerais à vivre, avec peut-être au fond du coeur, plus tard, un trou béant. Le manque du parent, le manque d'une mère mais pas de la tienne, pas de moi. Et tu ne saurais rien du sommeil partagé pendant de si longs mois, et encore parfois pendant les siestes, partagé étant un bien grand mot, le mien se résumant souvent, alors que j'ai tant sommeil, à capter la moindre de tes mimiques endormies, à sourire de ta bouche qui tète dans le vide, à renifler tes cheveux collés par la transpiration, la mienne, la tienne, à caresser la marque de mon soutien-gorge sur ta joue quand tu tournes la tête vers moi, à lisser ton sourcil embroussaillé. Tu ne te souviendrais pas, d'ailleurs sûrement les as-tu déjà oubliés, des neuf mois en moi, nos deux corps en un réunis, mes mains qui te cherchent, et le bruit de mon coeur, que tu es bien le seul à connaître de l'intérieur. 

Moi pour toujours je me souviendrai de ces tétées goulues, de tes soupirs de satisfaction gourmande qui changent de tonalité au fil des mois puis de ces siestes repues. Et de ces sourires, mon Dieu, tes sourires, qui balaient la moindre larme à peine esquissés, les yeux encore fermés mais déjà, avant de jeter ton premier regard de la journée sur le monde, tu es heureux, mon fils gracieux, mon fils radieux, mon fils aimé.

Je veux que tu saches toute la force de mon amour, que tu n'oublies jamais à quel point ta chair est reliée à la mienne et comme mon pouls bat au rythme du tien. Et l'étrange sentiment d'être divisée en deux, tu me complètes absolument. J'ai pris la mesure de tout le bien que tu pouvais me faire le jour où tu as vraiment posé les yeux sur moi. Tu devais avoir quelques jours, quelques semaines peut-être et je me suis dit "bordel, jamais on ne m'avait regardée comme ça, et jamais on ne me regardera de plus belle façon". Je ne me rends pas encore trop compte de ce que je peux représenter pour toi, mais Dieu si tu savais à quel point tu es mon monde, et que le reste peut bien se catastropher, tant que je peux sentir, respirer, ou entendre ton souffle, tant que ton nombril est près du mien, tant que ta main s'aggripe à mon sein.

Tu ne sauras sans doute jamais qu'à cet instant précis, tu as six mois et treize jours, tu es sur mes genoux, les yeux rivés sur l'écran de l'ordinateur, tu regardes sans les voir ces lignes d'amour que j'écris pour toi, pour moi, pour nous. Tu sais, tous ces instants-là, mon amour, ma vie, et tous ceux qu'il nous reste à vivre, tu sais, tu sauras, n'oublie pas.