C’est comme si je me réveillais d’un sommeil cotonneux. J’ouvre mes yeux bouffis dans un demi-sourire, celui qu’on a aux lèvres quand on a fait un joli rêve, et je regarde autour de moi. Les gens qui s’agitent, le matin qui se lève, les saisons qui défilent. C’est comme si je découvrais soudain –révélation- qu’on n’est plus tout seuls, qu’il y a de la vie allogène autour de nous deux, de notre cocon, de nos nombrils. Je croyais que ça durerait toujours, moi, cette envie de rien sauf mon bébé tout contre ma peau, cette langueur délicieuse, ces journées interminables, faites de danse, de balades, de câlins, de siestes, de tendresse, et même de rien, mais de rien avec lui, près de lui, tout contre lui.

Ma ville est enfin comme je l’aime, léthargique, le soleil au zénith. La touffeur impose la paresse. Cette silhouette à contre-jour que je croise, un survêt, des tongs Fila, une main qui se gratte les couilles. Ca me fait sourire, c’est tellement ça. Les parties de foot sur le petit stade près de chez moi, les voitures qu’on répare après la sieste, torses nus, casquette sur la tête et du cambouis plein les mains. Dans sa torpeur, Marseille reprend vie. Et moi j’émerge.

Je me rends compte de la présence des autres, pile au moment où mon bébé se rend compte de la mienne. Il me tend les bras, s’arcboute dans ceux de son père ou de sa grand-mère quand il m’aperçoit, pleure quand je m’en vais, me sourit quand j’arrive. Il m’aime.

Et moi je suis là tu sais, pas trop loin mais plus trop près. Je te regarde t’éloigner de moi à quatre pattes, et je me dis que si tu sais aussi bien cavalcader, c’est parce que je t’ai posé par terre plutôt que de te garder aux bras. Tu te cognes la tête contre le carrelage, et j’accours pour te serrer contre moi, pour enlever ta peine et ta douleur, pour te consoler tant que tes larmes couleront et que tu auras besoin de moi. Et je t’observe grandir, ivre de fierté. Le lien entre nos deux nombrils est toujours là, il est juste un peu plus élastique.

Alors je pense à moi. A mon métier, que j’avais oublié. A ces idées que je n’aurais jamais pensé avoir. Le monde a beaucoup tourné depuis que je m’en suis désintéressée mais je crois que je saurai le rattraper.